Paul Mesnager
Paul Mesnager

La première image a été prise par Man Ray en 1920 dans l’atelier new yorkais de Marcel Duchamp. Elle représente une plaque de verre sur laquelle s’est amassée une épaisse couche de poussière. Cette accumulation délibérée est l’une des étapes de la création du Grand verre, qui deviendra l’une des oeuvres les plus célèbres de l’artiste. Lorsqu’elle paraît pour la première fois dans une revue d’avant-garde, en octobre 1922, la photo porte la légende suivante :

Vue prise en aéroplane par Man Ray.

A l’époque le public avait découvert les images aériennes via les photographies de reconnaissance pendant la Première Guerre mondiale et cette pratique s’est développée avec l’essor de l’aéronautique et de la presse.

«En la regardant tandis que je faisais la mise au point, cette œuvre m’est apparue comme un étrange paysage vu de haut. On y voyait de la poussière ainsi que des morceaux de tissu et de bourre de coton qui avaient servi à nettoyer les parties achevées, ce qui ajoutait au mystère […] Il fallait un long temps de pose ; j’ai donc ouvert l’obturateur et nous sommes partis déjeuner pour revenir une heure plus tard environ ; j’ai alors fermé l’obturateur.»

Ce n’est qu’en 1965 que la photo est officiellement intitulée Elevage de Poussière, cosignée par Man Ray et Marcel Duchamp, dissipant en partie l’ambiguité sur la nature de l’image.

La deuxième image est une vue satellite des abords marécageux du Shatt-el-Arab. Frontière contestée, ce fleuve fut le casus belli de la guerre Iran-Irak (1980-1988) et c’est sur ses rivages qu’ont eu lieu les combats les plus importants du front sud. Il est avant tout une zone stratégique pour l’Irak parce qu’il relie le Tigre et l’Euphrate au nord, vecteur d’un intense trafic commercial et pétrolier, pouvant accueillir des navires de moyen tonnage jusqu’à Bassorah, seul port du pays. Il l’est aussi pour l’Iran pour ses ressources pétrolifères. Le « triangle pétrolier » du Khouzistan, à l’est, représente 90% des réserves iraniennes et l’essentiel de ses infrastructures de raffinage.

Vu du ciel, le Shatt-el-Arab, le « rivage des Arabes » n’apparaît ni arabe ni perse, tout comme le golfe persique ne paraît pas plus persique qu’arabe. On y voit des traces de présence humaine mais pas d’être humains. Des sortes de géoglyphes abstraits qui brouillent la notion d’échelle comme l’Elevage de Poussière de Man Ray et Marcel Duchamp un siècle plus tôt. S. Ristelheber, photographe aérienne de conclure : « C’est une bonne illustration de la relation que nous avons au monde. Nous disposons de moyens modernes pour tout voir, tout appréhender, mais en fait, nous ne voyons rien. »

Paul Mesnager

Rivages du Shatt el Arab, 2021. Champ de bataille de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Traces de pièces d’artillerie e de tranchées. 30.568498 47.846690

Paul Mesnager
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